Dissertation Sur La Culture

DOIT-ON OPPOSER NATURE ET CULTURE ?

INTRODUCTION

Un immeuble, une œuvre d’art, un langage… Ces choses ont en commun le fait d’être le fruit d’une invention, d’une création humaine. Aussi, il nous semble aller de soi de considérer que de telles choses sont non naturelles, et font dès lors partie du vaste champ de la culture. Elles ne précèdent pas l’homme, mais supposent au contraire son existence.

L’opposition entre les notions de nature et de culture repose sur cette définition. Une définition dont un des postulats est de placer l’homme, ainsi que ses productions, dans une situation ambiguë vis-à-vis de la nature. En effet, au-delà de distinctions somme toute évidentes, il nous faut constater une véritable continuité dans l’ensemble de l’Être : par exemple, les procédures nécessaires à la construction de l’immeuble sont tributaires des lois physiques qui régissent l’univers entier, de l’inerte jusqu’au vivant. La science, d’ailleurs, explique la naissance de la vie comme un processus naturel. 

Mais alors, si l’homme est un « produit » de la nature, en quoi la culture, comprise comme son « produit », se distingue-t-elle à son tour de la nature ? 

Pour répondre à cette question, nous verrons d’abord ce qui distingue l’homme de la nature, pour, dans un second temps, essayer de déterminer plus précisément la nature de cette distinction. 

PARTIE 1

- Le rôle de la religion : dans de nombreuses religions, et tout particulièrement dans les principaux monothéismes, l’homme occupe une place particulière, et centrale, au sein de la nature, qui favorise le développement d’un anthropocentrisme. Dans le Christianisme, Dieu a créé l’homme à son image : si cela participe à créer et à maintenir une vraie communauté parmi les hommes, celle-ci se coupe, fatalement, du reste de la nature. 

- La philosophie à souvent insister sur les capacités singulières de l’homme, qui en font un être à part (Aristote, Descartes par exemple). C’est d’ailleurs à partir de ces facultés (intellect, raison, mémoire, etc.) que sont rendus possibles les instruments de la culture. Bergson écrit que la fonction première de l’intelligence est par exemple de fabriquer des objets artificiels, qui n’existent donc pas d’eux-mêmes dans la nature. Or, il est vrai qu’en dehors de l’homme, il est difficile de trouver de véritables formes d’intelligence dans l’univers. 

- Dans le prolongement de ses facultés, par la technique et la technologie, l’homme inverse le rapport vis-à-vis de la nature : il s’en rend, au moins partiellement, maitre, tandis que le reste du monde connu semble au contraire se plier complètement à ses règles. 

Transition : l’homme est un être à part, qui se distingue du reste de son environnement connu. Mais cet écart suffit-il à considérer que lui, ainsi que ses productions, appartiennent à un monde radicalement différent ? De quelle nature est cette distinction ? 

PARTIE 2

- Rapport entre nature et culture. La culture semble liée et déterminée par l’environnement dont elle émerge. C’est ce que montre les différences notables entre les cultures (voir à ce propos les observations des anthropologues). Tout aussi difficile est le fait de comparer ces différences de cultures, non hiérarchisables, précisément car elles prennent racine dans un rapport au monde différent, qui n’est pas tant lié aux dispositions de l’homme, mais bien à son milieu, son environnement (Montaigne sur la relativité des culture). En effet, si l’intellect est universel, et que la culture dérive de ces facultés, pourquoi n’y a-t-il pas davantage d’homogénéité dans les cultures ? 

- Une continuité dans le vivant. On note, de plus en plus, des traces de cultures, certes mineures, chez les animaux. On peut imaginer que si ce qui permet la culture chez l’homme est plus développé chez ce dernier que chez l’animal, cela n’interdit pas de penser que, compte tenu des facultés des animaux, il est naturel qu’ils soient, à leur niveau, aussi capable de culture. Si l’on pose une continuité « naturelle » entre l’animal et l’homme, alors l’expression de la culture, même dans ses manifestations les plus radicales, tout comme les conséquences de ces manifestations, restent de l’ordre du « naturel ». Mais d’un nature « augmentée », amplifiée par l’intervention humaine.

- Dans Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique, Kant dit quelque chose d’intéressant à propos du rapport entre culture et nature. Certes, l’homme est un être singulier, qui le détache par-là du reste de la nature à travers la culture. Mais précisément, c’est la nature elle-même qui destine l’homme à la culture. 

CONCLUSION

Il est difficile de remettre totalement en question le fait que l’homme représente une forme d’exception au sein de la nature tant ses caractéristiques l’éloignent du reste de celle-ci. 

Mais la grandeur de cet éloignement ne doit pas pour autant nous faire perdre de vue sa « nature » : davantage que qualitatif (une différente de nature), l’écart qui sépare l’homme et ses productions du reste de son environnement naturel est peut-être de l’ordre du quantitatif (une différence de degré), nous permettant de penser une réelle continuité entre la nature et la culture. Une continuité qui tendrait dès lors à dépasser la simple dualité. 

Introduction

La culture désigne le propre de l’existence humaine en tant qu’elle est organisée par des coutumes et des lois qui n’ont pas d’équivalent dans le monde naturel. Nous naissons tous dans un contexte particulier qui nous socialise en nous inculquant sa langue et ses codes de conduite. Nous parlons ainsi d’une culture d’origine. Or ceci conduit à penser que nous sommes déterminés par une appartenance que nous n’avons pas choisie et cette prise de conscience peut générer le désir d’échapper à cette première socialisation. Mais un tel souhait, s’il est légitime, est-il possible ? Ne sommes-nous pas condamnés à demeurer, quoi que nous fassions, dans les cadres qui nous ont été inculqués dès l’enfance ? La réponse à cette question demande que nous élucidions l’idée d’appartenance culturelle.

Est-elle un destin, est-elle incompatible avec l’accomplissement d’un désir de liberté à son égard ?

1. La culture comme socialisation

A. Intégrer le nouveau-né

Dans son ouvrage, Chronique des Indiens Guayaki, Pierre Clastres montre comment le nourrisson est d’emblée socialisé. Plus tard, le même individu doit franchir des épreuves et son corps porte les marques de cette initiation. Ces traces manifestent la puissance du groupe et ont pour fonction de rappeler à la personne qu’elle doit son identité à l’appartenance à une collectivité qu’elle a pour charge de perpétuer.

Dans les sociétés contemporaines, chacun reçoit les manières de faire et de penser de son entourage immédiat. Nous apprenons une langue particulière – que nous appelons « maternelle » – et notre milieu nous inculque sa façon de voir et de se conduire. La culture est en ce sens un ensemble de « faits sociaux » comme le dit Durkheim. Ce sont des représentations collectives à mi-chemin entre les phénomènes physiologiques et psychiques. Elles prennent aux premiers leur caractère nécessaire et aux seconds leur dimension spirituelle. L’individu ne les choisit pas, il les assimile inconsciemment dès son plus jeune âge.

B. Transmettre pour conserver

Ainsi s’acquiert notre premier sentiment d’identité. Il ne s’obtient pas en échappant à sa culture mais, au contraire, par son assimilation plus ou moins consciente. Cultiver vient du verbe latin colere qui signifie, « entretenir, prendre soin de ». Il est normal que les plus anciens accueillent les plus jeunes, les intègrent dans la société. La culture implique ainsi les notions de transmission et de conservation. Nous estimons qu’il y a des choses ou des valeurs qui doivent être préservées et transmises à ceux qui nous survivront.

Cela dit, une difficulté se pose. La socialisation implique que nous recevions les pensées des plus âgés comme autant d’évidences. Les idées que nous reprenons sont finalement des préjugés car, même si elles sont justes, nous ne les avons pas pensées par nous-mêmes. Il y a également le risque que la vision du monde diffusée par notre culture d’origine nousferme aux autres approches.

[Transition] La découverte des limites de notre culture peut-elle donner le désir d’y échapper ?

2. De la relativisation à la négation

A. Conditions du désir de s’échapper

Vouloir échapper à sa culture implique dans un premier temps que nous découvrions l’existence d’autres sociétés que la nôtre auxquelles nous reconnaissons un intérêt et une valeur. Or ce n’est pas évident. Dans Race et histoire, Lévi-Strauss note que les tribus amérindiennes se dénient le statut d’être humain. Quant aux Européens ils hiérarchisèrent ces hommes en « sauvages », « barbares » et « civilisés ». Il y a donc une façon violente de définir son identité. Lévi-Strauss souligne que le préjugéethnocentrique est solidement enraciné dans tous les groupes humains. Il ne peut être combattu que par une éducation qui fasse reconnaître à l’esprit la nécessité d’admettre la diversité du phénomène humain au lieu de la considérer comme un accident malheureux. Montaigne souligne que nous prenons spontanément pour naturel ce à quoi nous sommes accoutumés. Prendre conscience de cette idée conduit à condamner son étroitesse et à comprendre que chaque société a élaboré des règles de fonctionnement.

B. La révolte

Dès lors, le désir d’échapper à sa culture peut naître et engendrer une révolte. Il ne s’agit plus seulement de savoir qu’il existe des sociétés différentes mais d’affirmer que ce qui nous a formés est mauvais. Des figures illustres ont manifesté ce désir en fuyant leur pays et même leur continent d’origine à la recherche d’autres modes de vie. La morale judéo-chrétienne fut insupportable à D.H. Lawrence qui y voyait une haine du corps et de la sensualité. Rimbaud se lança dans des aventures risquées dans la péninsule arabique comme pour nier en lui l’Européen cultivé. Nietzsche critiqua vigoureusement le moralisme de la culture allemande et quitta son pays pour philosopher. Ici se manifeste un désir d’évasion qui conduit la personne à s’opposer frontalement à ce qu’elle avait assimilé pendant ses premières années pour partir à la recherche d’un « ailleurs » où sa véritable personnalité pourra librement se manifester.

[Transition] Il est clair que cet effort de négation a donné, dans les cas cités, des œuvres importantes. Mais quelle est la réalité de cette négation ?

3. L’illusion d’une négation totale

A. Un entre-deux

Dans les Sept Piliers de la sagesse, T.E. Lawrence fait le récit de son expérience au Moyen-Orient : « Un effort, prolongé pendant des années, pour vivre dans le costume des Arabes et me plier à leur moule mental m’a dépouillé de ma personnalité anglaise : j’ai pu ainsi considérer l’Occident et ses conventions avec des yeux neufs – en fait cesser d’y croire. Mais comment se faire une peau arabe ? Ce fut de ma part affectation pure. » Ces lignes indiquent une différence intéressante entre le fait de ne plus adhérer à des valeurs et celui de changer de culture au point de devenir autre.

Lawrence se trouve pris entre une culture européenne à laquelle il ne croit plus et l’impossibilité d’être Arabe. L’effort pour échapper à soi comme Anglais le laisse au bord de la folie, car « il est aisé de faire perdre sa foi à un homme, mais il est difficile, ensuite, de le convertir à une autre. »

Cette expérience montre l’abstraction et l’illusion d’une négation totale de sa culture d’origine. Celle-ci n’est pas comme un vêtement qu’on peut retirer, mais elle modèle notre être. Comme l’écrit Merleau-Ponty : « Nous pouvons parler plusieurs langues, mais l’une d’elles reste toujours celle dans laquelle nous vivons. » La langue dite « maternelle » a une place particulière car c’est par son intermédiaire que nous avons appris à penser.

B. L’échappement et le retour à soi

Échapper à sa culture semble voué à l’échec. Cependant il reste à examiner un autre sens des termes. « Se cultiver » signifie « sortir de soi » ou, selon Hegel, « s’aliéner » pour revenir à soi en se considérant différemment. Cette pensée engage une autre vision de la culture et de l’idée d’échappement. Se cultiver est un processus par lequel nous acquérons des connaissances sur des sujets variés et formons ainsi notre jugement. L’école en est un des lieux privilégiés car elle offre la possibilité de s’instruire dans plusieurs matières. Celui qui voyage s’ouvre aussi à la diversité tout en réalisant ce qu’il y a de commun ou d’universel entre les hommes. L’esprit cultivé est apte à saisir le sens des différences mais aussi l’existence de ressemblances entre les sociétés. Son ouverture lui permet de découvrir l’unité de l’humaine condition. Se cultiver signifie simultanément défendre sa particularité et l’ouvrir sur celle des autres, dont elle a aussi à apprendre. Ainsi nous nous échappons du cadre limité de notre appartenance culturelle mais sans quitter notre culture première. La culture est ici un mouvement qui se déploie entre l’enracinement et l’ouverture à l’universel.

Conclusion

Nous avons commencé par montrer pourquoi la culture de chacun marque profondément et à quelles conditions un désir légitime de révolte et d’évasion pouvait naître à son égard. Il nous est alors apparu que le sujet admettait deux réponses. Il est impossible d’échapper à sa culture, si on entend par là le fait de l’oublier et de devenir un autre. Mais il est possible et même souhaitable de s’en détacher pour prendre vis-à-vis d’elle une liberté critique et nous développer à travers une relation à soi qui passe par la prise en compte des cultures étrangères.

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